Errance hivernale

(Article tiré de l’ancien site, voyage datant de février 2012)

Une envie, un défi mal calculé, une façon de dire « ce n’est pas demain que je vais crever ! ». J’ai décidé de faire le chemin des crêtes du Jura seul, en hiver. Pourquoi seul ? « Il n’y a personne de suffisamment givré pour me suivre » a été l’excuse que j’ai sortie le plus souvent. C’était faux. Certes il n’y avait personne pour me suivre, mais si je n’avais pas voulu partir seul, j’aurais laissé tomber l’idée. Je voulais partir seul. Je le devais à moi-même. Un jour Mathieu m’a sorti une phrase qui résonne encore souvent dans ma tête : « Toi c’est différent, tu te fais chier ici. Ça se voit. » Par « ici », il faut comprendre la ville, la civilisation, l’université. Après l’Islande, où j’ai compris que je cherchais bien plus que des défis sportifs dans mes treks, je devais aller au devant de moi-même. Je devais aller, seul, dans le froid, le brouillard, chercher ce qui se cachait au plus profond de moi.

La suite, c’est comme les autres fois. J’embarque dans un train direction Zurich, puis Dielsdorf. Mon sac fait dans les 25 kilos. Il n’y a pas de neige, mes raquettes et mes bâtons sont fixés sur le sac. Je détonne, j’étonne, mais je fonce. Il y a trop de monde. C’est très urbanisé, aussi j’essaie d’être discret. Je me pieute sur des terrasses abritées de chalets privés inutilisés.

Et dès le deuxième jour, quand un promeneur matinal me pointe sa lampe de poche dans la face sans m’adresser la parole, j’ai conscience que je suis déjà loin de ces gens. Je suis en train de quitter ce « ici » dont parlait Mathieu. Plus loin, il y a finalement de la neige. Je finirai donc par sortir mes raquettes. Avant d’arriver à Balstahl, je cherche un endroit pour la nuit. J’ai pris ma tente, mais je me suis lancé le défi de squatter un maximum, d’utiliser la présence de l’humain comme le ferait un animal. Alors le soir, je cherche sur la carte. Un bâtiment isolé dans la forêt : sûrement une cabane de bûcheron ou de chasseur. Un bâtiment dans une prairie : une étable. Si la cabane de bûcheron est un must avec son habituel poêle, l’étable me va aussi. Un bâtiment au bord d’une route de montagne : un baraquement de cantonnier. Mais ce soir, c’est le désert. Il n’y a rien de solide dans cette forêt qui ne soit pas du baraquement militaire. Du coup, je monte ma tente sur une aire de pique-nique pour des familles en mal de nature. C’est une de ces nuits pourries où tout est trempé, où il y a du brouillard, et ce renard qui jappe son envie de se reproduire.

La première chose qui me frappe en arrivant à Balstahl, c’est le regard des gens. Ben oui, devant la Migros, je dégage tous les emballages superflus – ce qu’une personne civilisée ne fait pas. Il faut bien faire marcher l’industrie du plastique. Si je veux me mettre à l’abri pour manger une orange, je m’asseye sur le parvis de l’église. Et pour me laver à l’eau tiède, les toilettes de la gare font l’affaire. Si les grand-mères de la Migros se moquent de mon bardas, si l’honnête homme qui va se vider la vessie avant de prendre son train me regarde bizarrement quand je me brosse les dents torse-poil, moi je me fous des préjugés et j’invite l’homme à redevenir authentique et vrai. Tout ceci bien entendu dans ma tête, car ça fait quelques jours que je ne parle vraiment plus qu’à moi-même. Alors je pars.

Je remonte dans la forêt. « Défense. Zone logistique de l’armée. » C’est ce qui est écrit sur l’amoncellement de barbelés en travers de la route que je suis. Une barrière, c’est avant tout là pour être contourné. Dans la forêt de plus en plus pentue, avec 50 cm de neige mouillée – il me pleut sur la face depuis le matin – et n’ayant qu’une idée vague de la suite de mon itinéraire, je prends conscience que je peux finir là. Finir à cause d’un « Durchgang verbotten », finir parce que je n’ai dit à personne où j’allais exactement, finir parce que je suis seul. Ce serait moche. Peut être devrais-je faire demi-tour ? Mon envie de vivre prend le dessus sur l’envie d’aventure. Ainsi, je me suis lavé de tout ce qui me poussait à prendre toujours plus de risques. Les choses vont changer. Les jours suivant je vais faire encore deux ou trois fois l’abruti dans des pentes bien assez raides pour des coulées, et au bord de falaises sans visibilité. Jusqu’à cette fois où je décide que voilà, j’arrête. C’est comme ça: j’ai atteint un point où j’ai compris que j’avais envie de vivre.

Je retourne dans la civilisation. Mais j’ai conscience de m’approcher plus du marginal que de l’honnête passant. Alors je passe de train en train, de gare en gare, et je réalise soudainement à quel point il est difficile de planifier un voyage en train sans connexion internet. Ah ben oui, où ai-je la tête ? Il n’y a que les vieux et les marginaux qui ont besoin de plan ferroviaire et d’horaire papier pour savoir quel train prendre. Les premiers on s’en fout, les deuxièmes on les veut pas dans les trains.

Comme téléporté par le train, j’atteins de nuit la petite cabane de la Pisserette, au-dessus de Vallorbe. Alors arrive André et sa famille, il a une fondue et du blanc dans son sac, j’ai du gruyère, de l’Appenzeller et des histoires à raconter. Je passe une soirée aussi mémorable qu’éphémère.

Et le lendemain, je veux aller à l’Hôtel du Bûcheron. J’y ai été accompagné et sans neige. Moi je le veux tout seul et dans la neige. Il y a du brouillard, beaucoup de neige et j’ai une très petite distance à couvrir. Alors je me perds, d’abord involontairement puis volontairement. Je tourne en rond dans les clairières, je crois suivre une piste dans la forêt, je ne sais plus du tout où je suis. C’est une sensation merveilleuse. Autour de moi tout n’est que silence, je ne découvre mon environnement qu’au dernier moment tant le brouillard est dense, les clairières n’apparaissent que comme de grand océan blanc dont on ne voit pas l’autre rive. Le vent me souffle le grésil dans la face. Parfois il y a de vieilles traces, puis elles disparaissent. Parfois il y a un panneau Tourisme Pédestre, mais ses collègues sont sous la neige et je ne les trouve pas. Alors je persiste: j’avance au bol, je ne cherche même pas d’indice, je joue, je découvre. Quand j’arrive à l’Hôtel du Bûcheron, c’est après une visée depuis un autre chalet que je connais, et sur lequel je suis tombé tout à fait par hasard. L’Hôtel du Bûcheron ressemble à une bête sauvage qui essaie de se terrer à la lisière de la forêt, le museau dans la neige. Alors j’approche doucement, pour ne pas l’effrayer. J’espère intérieurement qu’il me reconnaît. Je ralentis, je savoure ce moment. Je suis tellement heureux d’être là. Je le rencontre enfin sous la neige. Alors il se laisse apprivoiser. Il sort un peu de la neige et du brouillard. J’ai presque l’impression qu’il vient à ma rencontre.

Il fait toujours aussi bon à l’intérieur, le poêle fonctionne à merveille. Trois personnes viennent y prendre le goûter. Je parle peu, j’ai de la peine à organiser mon propos, je suis « bizarre ». Dans mon carnet : « Je suis comme ça : pas lavé, pas rasé, un couteau sur la cuisse et peu sociable. » Je pourrais me construire un tel hôtel dans la forêt et y vivre tranquillement. Je pourrais continuer à marcher toujours tout droit sans jamais m’arrêter. Peut-être qu’un jour je le ferai. Mais, comme pour donner un arrière-goût d’aventure au long cours à ma modeste ballade, j’ai rendez-vous avec Mathieu et Fabrice dans deux jours.

Alors je laisse le Bûcheron, je repars, un peu au bol, un peu en suivant des traces, un peu en terrorisant ces deux grands-parents qui font tranquillement leur ski de fond. Je vais sur la France, je dors dans un abri qui fait office de fosse à froid. Je suis frigorifié. Le matin, mes godasses ne sont plus que 2 blocs de glace avec des lacets. Mes doigts engourdis et mon cerveau au ralenti peinent à tourner dans le bon sens la vanne du réchaud. Quand le briquet se décide à s’allumer, tout prend feu d’un coup. Je manque de cramer tout mon équipement. Heureusement mes mains gelées ne ressentent rien et je peux les plonger dans les flammes pour couper l’arrivée d’essence du réchaud.

Je retrouve Mathieu et Fabrice à la Racine, refuge impossible à chauffer. On discute, on assèche ma flasque, on mange des pâtes au beurre. Et le matin, on repart dans des directions opposées. C’est juste génial de pouvoir retrouver ses potes en pleine forêt et repartir ensuite, en ayant déchargé son lot d’histoire à raconter. Alors je m’enfonce dans la forêt. Extrait de mon carnet : « Je monte, en perdition, m’en foutant pas mal de l’endroit où je me trouve. J’arrive sur la crête et atteins la Roche Champion. C’est beau, c’est froid, il n’y a personne, j’aime. » Au retour, je dérive dans cette forêt. Je rentrerai le soir même. J’ai trouvé, je crois, ce que je cherchais. Du moins je sais où c’est. Par contre je vais encore repartir, seul, pour pouvoir savoir ce que c’est.

 

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: