Bivouac dans le Jura

(Article tiré de l’ancien site, voyage datant de février 2011)

Il y a ceux qui font la fête après les examens. Il y a ceux qui partent se retrouver dans la nature ou en voyage. Et il y a ceux qui s’en fiche pas mal, qui veulent juste aller monter un bivouac sympa, tester leur nouveau sac de couchage et faire des photos. Je fais partie de la troisième catégorie. L’idée nous est ainsi venue, à Mathieu et moi, d’aller marcher dans le Jura. Pourquoi le Jura ? Parce que c’est un terrain de jeu merveilleux : la navigation y est plus difficile que dans les Alpes et toutes les directions sont possible. Alors si on sait lire une carte, et qu’on a le matériel pour poser son bivouac n’importe où, c’est la liberté totale. Puis une idée saugrenue m’est venue : pourquoi ne pas bivouaquer sur le lac de Joux gelé ? Après tout, nos nouveaux sac de couchage sont faits pour survivre jusqu’à -40°C. Et nous aimons ce genre de concept mi-extrême, mi-foireux. Nous décidons donc de prendre la fuite le lendemain de notre dernier examen, soit le mardi premier février. Notre examen étant le matin, nous aurons donc le temps d’acheter sacs de couchage et nourriture l’après-midi.

Nous sommes toujours aussi organisés: PointBreak Adventure Store est fermé le lundi et ouvre le mardi à 11h30. Nous prendrons donc le train vers midi, au lieu de tôt le matin. Ceci n’est évidemment pas sans conséquences: au lieu de partir de St-Cergues, nous partirons de Montricher. Nous ne sommes en fait pas du tout à notre affaire: à chaque changement de train, c’est in extremis que nous bondissons hors du wagon. Mais de Montricher au Mont Tendre, c’est presque 1000 m de dénivelé qui nous souhaitent la bienvenue. Eh bien on peut dire que ça remet les idées en place!

C’est donc la tête complètement libérée que nous apprécions le panorama depuis le sommet. Vers la fin de la montée, nous sortons du brouillard, retrouvant le soleil. Il n’y a pas de neige mais les arbres sont recouverts d’une belle épaisseur de givre. Lequel joue avec le soleil et le brouillard, créant des jeux de lumière superbes. Au sommet, nous nous retrouvons face à la mer de brouillard qui recouvre tout le plateau, avec les Alpes en toile de fond.

Ce qui est nouveau pour moi, je n’avais encore jamais marché avec Mathieu, c’est de décider au fur et à mesure de notre itinéraire. Nous avons cependant un objectif: dormir sur le lac de Joux. Pour cela, nous devons absolument l’atteindre le soir-même. Nous descendons alors directement sur l’Abbaye. Nous y arrivons de nuit. Des patineuses nous affirment que le lac est sûre. Nous nous y engageons sans trop nous méfier. Avec les sacs, nous faisons près de 110kg chacun. A quelques dizaines de mètres de la rive, nous sentons une secousse et un gros “PAC” se fait entendre. Il ne nous en faut pas plus, nous rejoignons le bord. Finalement, nous bivouaquerons sur la glace, proche du rivage, là où il n’y a que très peu d’eau. Mathieu a pris son réchaud à essence en cas de nécessité, mais le gaz étant plus pratique, nous cuisinons sur mon réchaud. Il n’est pas trop collaboratif, et, de toute évidence, cuisiner sur une patinoire n’est pas des plus aisé. Nous arrivons tant bien que mal à nous faire à manger, et ceci nous rend heureux.

Puis il est temps de tester nos nouveaux sacs de couchage. Ils s’avèrent très chauds, pour ma part je dors en caleçon et t-shirt, alors que dehors la température doit avoisiner les -15°C. En plus, un système de fermeture au niveau des épaules permet de compartimenter le sac (un compartiment pour la tête et un pour le corps), ce qui évite l’humidité dûe à la respiration de se répandre dans tout le sac de couchage. Pour ce qui est de la nuit en elle-même, le lac « chante », comme disent les locaux. C’est à dire que, lors des changements de température, la glace travaille et craque. Je n’avais pas imaginé que cela puisse faire pareil bruit. C’est tout le lac qui se fend d’un coup dans un grand craquement sec. Avant de dormir, j’ai écrit dans mon carnet de note : « je suis content d’être près du bord ».

Au matin, nous découvrons ce qui faisait tant de bruit: une faille de 2 cm de large s’est ouvert à hauteur de nos pieds, et une autre plus petite s’est formée carrément sous nous. Il y a du brouillard et il fait très froid. Je resterais volontiers dans mon sac de couchage. Les affaires sont recouvertes de givre et les chaussures sont gelées. Quand le soleil gagne enfin contre le brouillard, nous découvrons un paysage féérique. Tout est givré, gelé, brillant. Décision est prise d’attaquer la Dent de Vaulion. Comme il y a beaucoup de monde qui marche sur le lac, et que les panneaux le balisent comme praticable, nous passons par le lac pour rejoindre Le Pont. En fait, nous ne sommes que très moyennement rassurés car à chaque pas la glace craque sous nous. En plus, sans crampons ni patins, c’est un effort conséquent pour les cuisses. Nous retrouvons le plancher des vaches pour attaquer la montée de la Dent de Vaulion. Comme il n’y a pas de neige, les pistes de ski sont fermées et, mis à part quelques promeneurs, il n’y a personne. Sur la descente, un méchant passage nous attend. Au bord de la falaise, le chemin est complétement gelé. Il nous faut donc descendre avec prudence en évitant les tronçons les plus glissants. Notre direction est le Suchet, et le passage urbain de Vallorbe à Ballaigues nous pèsent sur le moral et notre progression est, du fait, lente. Nous n’atteindrons pas le Suchet ce soir-là et nous bivouaquons devant une ferme inhabitée. A nous deux, nous n’avons plus qu’un litre d’eau. Épuisés, nous remettons au lendemain la recherche de neige ou de glace à fondre.

Lorsque le soleil se lève, c’est la surprise. Nous étions en effet arrivés de nuit au bivouac. Alors le matin, nous découvrons où nous avons passé la nuit. Nous sommes en haut d’un pâturage, nous avons la vue sur toutes les Alpes, au-dessus de la mer de brouillard. Et pour parfaire le tout, je peux prendre des photos en restant dans mon sac de couchage. Avec le soleil, il fait rapidement chaud, environ 6°C, et nous sommes en t-shirt. Pour palier à notre problème d’eau, nous trouvons un reste de névé derrière la ferme. Afin de minéraliser la neige fondue, nous ajoutons du bouillon. C’est à ce moment que j’ai compris le luxe qu’est l’eau fraiche et claire qui jaillit d’une source. En effet, entre les restes de nourriture au fond de la casserole, les feuilles mortes, les brindilles et autres saletés que contient la neige, nous obtenons un bouillon pas très bon à la couleur suspecte. Comme la neige semble assez veille, nous faisons bouillir l’eau. Donc notre mélange, en plus d’être peu avenant, est chaud. Mais c’est tout ce que nous avons à boire et nous ferons avec. Après avoir profiter du soleil pour faire sécher sacs de couchage et matelas, nous attaquons le Suchet. Alors qu’il faisait beau ce matin, le ciel se couvre rapidement. Et au somment, un mauvais vent souffle. La descente est raide et gelée et nous nous dépêchons de la faire avant le mauvais temps. Puis le brouillard et la neige nous rattrapent. Nous passons le col de l’Aiguillon, en-dessous des Aiguilles de Baulmes, puis le col des Etroits au dessus de Sainte-Croix. Je ne sais pas si cela est dû à la météo mais tout nous paraît glauque. Le paysage est fait de toblerones, de bunkers, de fortins, et de fermes assez mal entretenues aux toits de taule. Et il y a la bruine et la boue. Nous sommes en février et nous avons de la boue jusqu’au genoux, c’est nul. Notre moral est, comme on dit, dans les chaussettes. Nous avons de gros doutes quant au confort pour notre prochaine nuit. Mais heureusement, sur les pistes des Rasses, nous trouvons un abri et notre sourire revient. Nous faisons un feu pour nous réchauffer et tout de suite la vie m’apparaît plus simple. C’est dans des moments comme ceux-là, lorsque je suis devant un feu au milieu de pas grand chose, que je me dis que nous, les humains, avons compliqué pas mal de chose. Il suffit d’un feu pour que tout soit plus agréable. C’est si simple mais on n’y pense pas assez souvent.

Et après une nuit confortable, c’est parti pour le dernier jour. Il a neigé une bonne partie de la nuit. Sur le chemin, ce qui n’est pas mouillé et boueux est gelé. Tout est humide, rien que le fait de frôler un arbre me trempe le visage. Et, élément indispensable au Jura : le brouillard, le vrai, épais et moite. Nous apprécions ce Jura qui nous fait l’honneur d’une météo à la hauteur de sa réputation. En haut du Chasseron, le vent se mêle à la fête. Alors que certains en seraient réduits à se plaindre, nous aimons cela et profitons de la moindre goutte de pluie. Aux Rasses, au bistro en attendant le car, je me lave le visage au lavabo des toilettes. C’est un moment qui peut paraître complétement banal à qui ne l’a jamais vécu. Nous vivons dans un pays où se laver tous les jours est normal. Eh bien moi j’ai apprécié ce moment où l’eau froide du robinet m’a coulé sur le visage. J’ai exactement le même sentiment lorsque je descends du train à Lausanne. J’ai envie de crier au gens d’aller marcher dans le Jura, de lâcher leurs téléphones portables, de profiter de ce métro qui te déplace tout seul sans avoir besoin de marcher. Bref, de comprendre à quel point nous nous sommes distancés, à tort ou à raison, je l’ignore, de nos réflexes primitifs.

Cette petite randonnée était bien sympathique. Même si, contrairement à notre manière habituelle de marcher, nous n’avons pas cherché la distance et la vitesse, nous avons découvert autre chose. Pour ma part, j’ai appris à apprécier des choses simples, comme l’eau potable ou la recherche d’un endroit sec où passer la nuit.

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