Traversée est-ouest de l’Islande

(Article tiré de l’ancien site, voyage datant de août 2011)

Le projet

L’Islande : cette île plantée au milieu de l’atlantique nord, ce lieu de pèlerinage du trek, « l’île aux très gros 4×4 », ce point chaud de la ride médio-océanique. L’Islande, pour nous, rimait surtout avec défi et grosse aventure. Nous voulions mettre en pratique le fameux concept de l’autonomie totale. L’Islande a ça de bien que l’autonomie y est presque obligatoire : au milieu de l’île, dans les Hautes Terres, il n’y a rien.

L’itinéraire s’est imposé comme une évidence : traversée est-ouest. Cette traversée avait été faite par d’autres avant nous, elle semblait donc possible. Nous avons pris contact avec Snorri et Ingiborg, un couple ami d’une collègue à ma mère. Snorri étant hydrogéologue, spécialisé dans les rivières glacières et travaillant pour l’organe de surveillance météo islandais, il connaît bien le terrain. Il sait surtout quelles rivières nous pourrons, ou ne pourrons pas, traverser. Il nous a été d’une aide précieuse pour tracer l’itinéraire et pour choisir le matériel. Autre partenaire de choix dans cette aventure : Point Break Adventure Store qui nous a fourni une quinzaine de jours de nourriture lyophilisée.

Notre itinéraire ne traversant rien de civilisé, nous savions que nous dépendrions entièrement de la fiabilité de notre matériel, et de notre capacité à le réparer. Comme les terrains traversés seraient multiples, la liste de matériel est vite devenue énorme. Des goggles en cas de tempêtes de sable dans les déserts aux crampons pour les glaciers, en passant par la corde de 100 mètres pour traverser les rivières, le sac a vite atteint un certain poids. Poids auquel il a fallu ajouter la nourriture. Nous avions en tout 20 jours de nourriture, sous forme de rations lyophilisées, de pain sec, et d’un mélange spécial déjeuné de mon cru (protéines, chocolat, lait en poudre et sucre).

Le Trek

Tous ces préparatifs effectués, nous nous sommes retrouvés dans le train pour l’aéroport de Munich. Devant le check-in, nous mettons les sacs en mode avion : démontage total du matériel et emballage du tout dans du cellophane et du papier journal. C’est deux beaux cocons que nous présentons à l’hôtesse, et des bagages à main terrible pour les agents de sécurité. D’ailleurs, sachez que les cordes et mousquetons sont autorisés en cabine. Le vol est sans histoire, je suis toujours aussi fan de la boite de conserve volante… L’Islande étant juste au sud du cercle polaire, il fait presque jour quand nous arrivons à 3 h du matin à Reykjavík. Le lendemain, nous rencontrons, pour la première fois en vrai, Snorri et Ingiborg. Ils nous emmènent faire nos derniers achats de nourriture, de gaz, et un bonnet pour Rodolphe (je crois qu’il ne le regrettera pas). Nous discutons une dernière fois de l’itinéraire avec Snorri, tout étonné que nous n’utilisions pas de GPS. Il nous met gracieusement à disposition une cabane de son entreprise, qu’ils utilisent lors de relevés sur le terrain.

Le lendemain, nous effectuons une dizaine d’heures de bus, pour rejoindre Höfn. Au camping de Höfn, nous rencontrons Nicolas et Murielle. Nicolas a parcouru l’Alaska à vélo avec son frère pour récolter des témoignages de populations locales sur le réchauffement climatique. Nous passons la soirée à parler matériel, itinéraires et anecdotes de treks. Nous montons dans le bus pour aller encore plus à l’est. Puis, après une demie-heure de route, il s’arrête : « It’s your stop guys ». « Mais il n’y a rien ! » fut la réponse de Rodolphe. Nous déchargeons nos énormes sacs sur le bord de la route, faisons un dernier signe de la main aux autres passagers, et le bus s’éloigne déjà…

Nous sommes au bord de la fameuse N°1, la route qui fait le tour de l’île. Nous savons que nous allons au devant de quelque chose de gigantesque. Nos sacs font plus de 35 kg, il y a un vent énorme et il pleut. Alors que nous quittons les dernières habitations, nous attaquons un flanc de coteau. Mais, malgré mon poids, malgré les bâtons, le vent me déséquilibre. Je fais signe à Rodolphe de faire demi-tour, et nous voilà déjà bloqués. Nous décidons de tenter le passage par le fond de la vallée, malgré les nombreux passages à gué. Nous découvrons ainsi que nous n’avons pas besoin de changer de chaussures pour passer les rivières. En effet, en pantalons Gore-Tex, guêtres et chaussures de montagnes, nous arrivons à garder nos pieds au sec. Snorri nous avait indiqué un pont, permettant de traverser le plus gros de la rivière. Il est orienté pile perpendiculaire au vent, là où la vallée est la plus étroite, donc là où le vent est le plus fort. Du coup, il tangue terriblement ! Mais tant pis : une barre de céréale et nous nous lançons l’un derrière l’autre. Après avoir croisé un allemand qui se rentre après 4 semaines de marche là-dedans, nous posons notre premier vrai bivouac sur sol islandais. Entre la localisation peu précise du pont sur la carte par Snorri, le terrain difficile à lire et la mauvaise visibilité, nous n’avons qu’une vague idée de notre position.

Le lendemain, nous retrouvons un bout de piste, puis un autre pont suspendu, encore des moutons, et décidons de nous arrêter à Mulaskali. Le vent est tombé mais il fait toujours couvert. À ce moment, nous ne savons pas qu’il fera couvert pour tout le mois qui suit…

La matinée du troisième jour de marche se passe bien. Nous suivons d’abord la gorge de la Jökulsá í Lóni, que nous quittons ensuite pour aller au refuge d’Egilssel. Dans les gorges, il y a des vires de gravier qui, avec nos lourds sacs, sont compliquées à passer. Il faut de la concentration, et c’est dans ce genre de passage que je suis heureux de ne pas avoir écouté les MULs qui me disaient de prendre des chaussures basses de type trail. Jusque-là, nous avions toujours eu des sentiers, plus ou moins balisés. À Egilssel, c’est la fin du sentier, le début de l’aventure, de la galère, du fun ! Pour que tout soit correct, le brouillard et la pluie se mêlent à la partie. Et alors, scène finale parfaite : on se perd. L’Islande, du moins la nôtre, c’est aussi ça : chercher son itinéraire, faire demi-tour, se perdre, devoir choisir si l’on va contourner telle montagne par le nord ou le sud. Retour, tant bien que mal, à Egilssel, et test de la deuxième option. Nous choisissons de rejoindre la Víðidalsá et de la longer. C’est plus long, mais dans ce brouillard, ce sera plus simple. Plus simple pour s’orienter, mais pas plus simple à marcher : tout n’est qu’éboulis, blocs glissants, et il n’y a évidemment pas un seul endroit où s’abriter le temps d’une pause. À bout, nous plantons les tentes dans les cailloux. Tandis que je dors nu dans mon sac de couchage car tous mes habits sont trempes, Rodolphe tente de réparer ses pieds. Ses chaussures ont pris l’eau et il a les plantes des pieds détruite. Le sac de couchage a beau être mouillé, la tente a beau être pleine d’eau, l’intérieur de la tente semble toujours être un havre de paix comparé à l’extérieur. Regardant à travers l’aération de la tente, je dois faire le constat suivant : nous sommes au quatrième jour, il fait encore plus froid que ce que j’avais pu imaginer, il vente encore plus, il pleut de plus belle, et tout ce que nous savons de notre position est que nous sommes au bord de la Víðidalsá. Quand la pluie s’arrête, nous partons. Les choses s’améliorent et nous trouvons une série de lacs nous servant de point de repère. Nous traversons aussi nos premiers névés, pratique pour traverser les rivières au sec. Alors que nous approchons de Geldingafell, Rodolphe me pointe quelque chose au loin. Oui, il y a un type qui vient dans notre direction ! On se prendrait presque pour la vigie, qui du haut de son mât, crie soudainement « Terre ! ». On finit l’étape ensemble, en discutant. Il (on ne t’a même pas demandé ton prénom, si tu passes par là, fais-nous signe !) marche seul en Islande depuis plus d’un mois : « ça vaccine ». Il nous apportera, grâce à ses cartes au 50:000, de précieuses informations sur la suite de l’itinéraire. Le lendemain, nous découvrons une autre particularité de nos cartes (édition 2011 commandée en magasin spécialisé). Sur le terrain, il y a une route goudronnée, deux barrages et une antenne radio d’environ 30 mètres de haut. Sur la carte ? Juste un immense marécage traversé par une piste… À partir de là le temps s’améliore un peu avec des alternances de soleil et de bruine, et nous traçons sur l’unique étape de goudron du trek. Cette route, la 910, nous mène droit sur le barrage de la Jökla. Ce barrage, le deuxième plus grand d’Islande avec un mur principal d’une longueur de 1 kilomètre, est sujet à polémique. La majorité de l’électricité produite sert à faire tourner une usine américaine d’aluminium, et tout le biotope des gorges de la Jökla est touché : une partie est noyée et l’autre a un débit résiduel trop bas. Nous nous contentons de transgresser l’interdiction de passer le barrage à pied. De l’autre côté, il y a des toilettes pour touristes, propres, chauffées, avec de l’eau tiède au lavabo. Une fois le dernier camping-car parti, on sort tout, on fait tout sécher, on se lave (à l’eau tiède !), et l’on finit par monter le campement dans les toilettes pour handicapés, plus grandes. Deux nuits plus tôt, nous avons voulu souper les deux dans la tente de Rodolphe, et on s’est assis à deux sur son matelas. Lequel est en rondins, qui se sont décollés sous notre poids, et maintenant il a une sorte de grosse patate au milieu du matelas. C’est inconfortable, il dort mal, et nous avons vraiment une dent contre le fabricant. Mais au septième jour de marche, c’est le seul problème matériel que nous avons.

C’est chargé de réserves d’eau que nous quittons le goudron pour aborder le désert. Du vent, du silence, des cailloux, et un 4×4 de touristes qui ne s’arrête pas. Puis nous quittons la piste pour descendre au bord d’un affluent de la Kreppa dans le but de la rejoindre et de la longer jusqu’au pont de la piste. Nous marchons au bord d’une vallée de forme glacière, qui forme une sorte de ruban vert – fertile – au milieu du désert. C’est incroyable ! Il y a un silence comme je n’ai jamais vécu, et il ne pleut pas. Finalement nous nous arrêtons au bord de la Kreppa, il ne devrait pas y avoir de crue pendant la nuit.

Alors que nous pensions continuer à flanc de montagne jusqu’au pont (le dernier trekkeur à avoir essayé de traverser la Kreppa a fini hélitreuillé depuis un banc de sable, au milieu de la rivière…), nous apercevons un câble tendu au-dessus de la rivière. Je me tourne vers Rodolphe : « T’as autant le goût du risque que moi, non ? », pas besoin de plus de discussion, il a la même idée. Nous n’avons pas de baudriers, mais un filin nylon de 100 mètres pouvant largement tenir le poids d’un homme. Après avoir jeté un coup d’œil à l’installation, nous fabriquons un « baudrier valaisan » avec le filin. Deux mousquetons sur le câble, et Rodolphe part à la force des bras. Puis j’envoie les sacs, avec un petit coup de stress quand je vois le mousqueton tenant le sac à Rodolphe se mettre à fumer. La rivière fait environ 40m de large, ce qui nous permet de nous assurer au bord, au cas où le câble lâcherait. Puis je me lance en dernier. Les bras et les mains sont mis à rude épreuve, je me promets de me remettre à la musculation en rentrant. Cette traversée aura duré 4 heures. Au retour, nous apprendrons que ce câble appartient à l’entreprise de Snorri, qui s’en sert pour faire des relevés de débits de la rivière. J’aimerais préciser une chose pour ceux qui comptent passer par là-bas : cette traversée était une grosse bêtise, et un des deux aurait très bien pu y passer ! En effet, le câble n’est pas aux normes pour porter le point d’un homme. C’est pour cette raison que nous ne publierons pas de photos. La cabane de Snorri est planquée entre les rochers, mais, en montant tout en haut des restes de lave, nous finissons par la trouver. En fait d’une cabane, c’est un container amarré au sol, équipé de 3 couchettes, d’une minuscule table et d’une plaque à gaz. Le calendrier accroché au mur date de 1998.

Nos réserves d’eau ont tenu deux jours, et nous allons faire l’inconfortable expérience de l’eau glaciaire. Je tente un lavage des pieds, mais à un centimètre sous la surface, je ne vois plus mon pied ! Ici les montagnes sont toutes des volcans, anciens ou actifs. Lors des éruptions, les cendres se déposent sur les glaciers, qui les mélangent à la glace. Et lorsque celle-ci fond pour donner naissance à une rivière, les cendres viennent avec. Plein d’espoir, je sors mon chapeau. En un demi litre, mon chapeau est plein de boue, l’eau ne s’écoule plus, et des particules ont quand même réussi à passer. Deuxième essai avec le t-shirt : ça ne marche pas. La seule solution est de laisser décanter.

C’est installé confortablement dans ce container que nous réfléchissons à la suite. Nous avons pris beaucoup de retard dans les montagnes au début du trek, et nous nous rendons compte que, même si nous avançons bien dans le désert, cela ne suffit pas. Notre itinéraire prévoyait une traversée de glacier d’environ 30 km, en 2 azimuts. Nous sommes équipés pour marcher sur la glace, mais pas pour nous encorder. Ceci nécessite une bonne visibilité et un glacier sans neige. Or avec la météo que nous rencontrons depuis le début, une telle traversée n’est pas envisageable. Nous décidons de raccourcir, sans pour autant définir précisément quel sera notre lieu d’arrivée.

Nous sommes maintenant dans les Highlands, entre glaciers, volcans, désert, champs de lave, et rivière glacière. C’est impressionnant ! Nous marchons en guêtres afin d’empêcher le sable d’entrer dans les chaussures. En rejoignant la piste pour Dreki, le plus dur est le nombre de voitures – il y en a eu au moins 5 dans la journée ! – qui nous proposent un lift. À la moindre baisse de moral l’envie de tendre le pouce rapplique. Heureusement, nous sommes deux, et nous n’avons jamais le moral en bas en même temps. Ce jour, alors que nous mangeons au bord de la Jökulsá á Fjöllum, balayé par le vent et les embruns des rapides, c’est Rodolphe qui me signifie que je dois me reprendre : « Je ne me suis pas cassé le c*l pendant neuf jours pour finir en bagnole ! ». Le fait de se dire les choses en face nous fait souvent passer pour des ours, mais c’est pour nous le meilleur moyen de nous comprendre, évitant ainsi tout problème d’entente. En arrivant à Dreki en une journée, nous bouclons ainsi une première étape de 40 km. A Dreki, il y a un bureau de rangers, des douches tiédasses, et une cuisine chauffée, où nous établissons notre QG. Nous voulons voir le volcan Askja et sa caldera, ainsi nous décidons de rester deux nuits. Une caldera est une sorte de gigantesque cirque formé suite à l’effondrement de la chambre magmatique d’un volcan. Ceci arrive lors d’éruptions particulièrement violentes. Après avoir parlé en cours de ce qu’est une caldera, je suis tout fou à l’idée de marcher dedans.

Le jour de pause passe vite : couture pour Rodolphe, recopiage de cartes pour moi, ascension du volcan, vérification des tentes et discussions sur la suite avec les rangers. Sur la suite du parcours, il y a des zones inondables. Nous approcherons en effet de très près le glacier de Dyngjujökull, qui est une partie du gigantesque Vatnajökull. À partir du milieu de la journée, la glace se met à fondre. Comme c’est plus ou moins plat autour du glacier, l’eau de fonte ne crée pas de torrent, mais se répartit sur toute la surface. Ceci donne lieu à de grandes plaines recouvertes de plusieurs centimètres d’eau. Entre le désert et les zones inondables, la piste qui nous attend est réputée dangereuse. Nous donnons nos noms et notre trajet prévu aux rangers de Dreki, qui se chargeront de contrôler auprès de leurs collègues de Nỳdalur – le prochain poste de rangers – que nous sommes bien arrivés. En soirée, nous rencontrons Sandrine et Julien, un couple de Belges qui parcourent l’Islande à pied et en stop. Nous passons la soirée à parler de matos, de marche, et de la météo qui les a aussi mis à rude épreuve.

Nous quittons Dreki alors que les sommets environnants sont recouverts d’une fine couche de neige. Il y a du vent, la température ne dépasse pas les 4 °C, et notre horizon est un désert. Ce désert, c’est probablement la pire chose pour le moral. Il n’y a pas de point de repère, il est donc impossible de connaître sa progression. Nous marchons en ligne droite le long d’une piste, c’est tout. Nous croisons, aujourd’hui, une jeep et 2 camions-citernes. Ce qui est agréable dans un terrain si hostile, c’est la sympathie des gens. Depuis que nous sommes dans le désert, presque chaque jeep que nous croisons s’arrête pour nous proposer de l’eau ou nous demander si nous n’avons besoin de rien. Ce soir, il est trop tard pour nous lancer dans les zones inondables. Nous plantons le bivouac dans le sable, au bord de la piste. Nous avons tout juste assez d’eau pour le souper.

Le lendemain, il neige ! Je n’y crois pas : nous sommes dans le désert, nous n’avons plus d’eau, les zones inondables sont sèches à cause du froid, mais il neige. Cet endroit est dingue… Nous atteignons finalement les zones inondées : une bande de 3 kilomètres de large recouverte de quelques centimètres d’eau. Nous passons sans encombre, faisons le plein d’eau, et attaquons la montée pour le refuge de Kistufel. Il neige de plus en plus, et à la hauteur du cratère de Urðarhàls, c’est la tempête. Nous traçons jusqu’au refuge, où nous décidons de passer la nuit. Je me plonge, vainement, dans la compréhension du mode d’emploi du fourneau à pétrole. Ce n’est pas ce soir que j’apprendrai l’Islandais. Le lendemain, il y a 10 à 15 centimètres de neige, on ne voit plus la piste, il neige par intermittence et le brouillard nous nargue. Le point positif, c’est que nous pouvons nous débarrasser de notre eau glacière pour la remplacer par de la neige fondue. Comme la météo ne semble pas s’améliorer, nous restons une nuit de plus dans le refuge. Le lendemain, il y a un peu de ciel bleu, nous sommes motivés, et la neige a un peu fondu. Nous prenons de l’altitude, et nous voilà à marcher dans la neige. Mais c’est super beau. Il n’y a plus ce couvercle nuageux qui nous a tant pesé sur le moral. Nous descendons sur Gaesavötn où nous nous arrêtons manger. Les occupants du chalet – privé – nous laissent sympathiquement manger à l’intérieur. Profitant de la table, nous déplions la carte. Notre itinéraire prévu passe bien au-dessus de la limite de la neige, et est en face nord. Sans compter qu’il n’y a pas de pistes. Nous décidons de passer par la piste, et de faire du stop si ça devient trop lassant. Mais nous avons retrouvé notre moral et avec lui notre faculté à avoir des idées étranges. L’idée d’être le soir même à Nỳidalur – à une trentaine de kilomètre de là – nous plaît bien. Nous soupons au bord de la piste, puis c’est le départ pour 5 heures de marches sans vraie pause. Il y a 5 rivières à traverser. L’objectif est de traverser au moins les 3 premières de jour, afin de limiter les risques. Les vieilles habitudes reviennent : barres énergétiques dans la poche, mode automatique enclenché, coup d’œil à la montre et à la carte pour être sûr de maintenir le rythme. Ceci ne m’empêche pas pour autant de profiter d’un coucher de soleil superbe. Comme notre vitesse est bonne – pas loin de 7 km/h au début – je m’autorise des pauses photo. Alors qu’il fait presque nuit, j’entends aboyer. Ici, il n’y pas de mammifères assez gros pour aboyer. Et il est improbable qu’il y ait un chien dans ce désert. Pour moi, l’affaire est close, c’est la fatigue qui me fait un peu délirer. Ce ne sera pas la première fois que ma tête me joue ce genre de tour en fin d’étape. Mais, un peu près 300 mètres devant moi, Rodolphe s’est arrêté. Quand je le rattrape, il me demande si j’ai aussi entendu aboyer ! Donc si quelqu’un a perdu son chien sur le côté sud-ouest du Tungnafellsjökull, on est navré de ne pas l’avoir ramené…

Nous avons passé 4 rivières dont 2 de nuit sans encombre. Nous pensons ne plus être très loin du refuge. Mais ici la pollution lumineuse n’existe tout simplement pas, et quand il fait nuit, il fait noir. Il est environ minuit quand un bruit de moteur trouble notre balade nocturne. Un pick-up éclairé comme un sapin de Noël nous fonce droit dessus. Les deux rangers, qui ont vu nos frontales, sont inquiets de nous voir de nuit à pied. Ils veulent aller remorquer notre véhicule en panne. Nous réussissons à leur expliquer que nous sommes à pied et que nous n’avons pas de véhicule. Par contre, il est impossible de leur faire comprendre que nous sommes là de notre plein gré et que nous voulons finir à pied. C’est assez fermement que nous somme priés de nous asseoir à l’arrière. Nous parcourons donc les derniers 200 mètres de cette étape assis à l’arrière d’un énorme pick-up, les pieds dans le vide. Malgré cela, notre record de distance est battu puisque nous avons parcouru 60 kilomètres en une journée. Au moment d’aller se coucher, c’est une aurore boréale qui salue la perf’.

La tête appuyée contre la vitre du bus qui nous emmène au nord, je sais que nous n’avons pas réussi notre pari fou de traverser l’Islande. Mais je sais aussi que nous nous sommes arrêtés à temps, avant de devenir un sujet de discussion des secouristes Islandais…

Deuxième trek

Après quelques jours de repos, de douches, de lessives et de rencontres à Reykjahlid, nous décidons de repartir marcher. Un ranger nous a aidé à tracer un nouvel itinéraire, dans un endroit plus accueillant. Nous marcherons le premier jour le long d’une gigantesque faille, partie visible de la ride médio-océanique. Puis nous rejoindrons les gorges de la Jökulsá. Avant de partir, j’ai un téléphone avec Snorri. Il est content de nos décisions et était très inquiet de nous savoir au milieu des terres aussi tard dans la saison. J’apprendrai à mon retour en Suisse que, durant tout ce temps, Snorri avait sa jeep prête pour venir nous chercher en cas de problème.

Nous marchons sur une espèce de crête, avec la vue sur les centrales thermiques et leur panache de vapeur. À la fin de la journée, nous arrivons à une place de parc pour les touristes venus admirer ces paysages en voiture. Il y a une cabane à hot-dog – fermée – et des toilettes. C’est à nouveau dans les toilettes handicapé que nous serons le plus confortables pour manger. Le lendemain, nous croisons encore de la foule au bord d’un cratère. Puis il y a une piste, une barrière, une interdiction de passer, et plus personne devant nous. Rapidement c’est le silence. Le paysage est incroyable : des failles tectoniques, des champs de lave, de la lande et des montagnes posées de manière aléatoire. Tout d’un coup c’est le retour à la réalité : il y a plus de montagnes sur le terrain que sur la carte, nous ne sommes pas à la bonne altitude, et nous ne trouvons pas le lac que nous cherchons. On passe un col, on se casse la gueule à la descente et on arrive dans un canyon asséché. Des traces de moutons convergent vers le fond du canyon. Les bêtes savent beaucoup mieux que nous flairer l’eau. Nous suivons ce véritable sentier dans des défilés impressionnants. Nous finissons par atteindre le lac. Sa forme allongée nous laisse le choix de le contourner par le nord ou le sud. Au nord, il y a des traces de pas. Nous parions donc sur le nord. Quelques heures plus tard, agrippé à des touffes d’herbes mal enracinées, le lac plusieurs dizaines de mètres en dessous de moi, les pieds ne trouvant pas d’adhérence dans ce terrain meuble, je me demande si le sud n’aurait pas été une meilleure option. Finalement, nous descendrons marcher au bord de l’eau, tantôt sur du sable, tantôt sur des blocs instables. Il est préférable de se casser une cheville que de dévisser dans un ravin. Nous visons une ferme en ruine. Celle-ci nous sert de point de repère, et nous espérons trouver un abri pour dormir, ou au moins manger. En effet, le vent continue d’être très violent. Alors que nous approchons de la ferme, une jeep arrive. Le paysan Islandais nous explique que c’est le moment du rapatriement des moutons. D’ici quelques semaines il va se mettre à neiger et à geler, et les moutons n’auront plus rien à manger. Comme il n’y a ici pas de prédateurs pour les bêtes, elles sont laissées sans surveillance pendant tout l’été. Seules quelques clôtures ferment les vallées pour éviter que les troupeaux ne traversent toute la région. À cette période de l’année, les bergers se rassemblent, se répartissent les zones et ramènent les moutons, qui seront triés à l’occasion d’une grande foire. Et dans ces terrains, le moyen de déplacement privilégié est le cheval. J’ai l’impression de vivre une autre époque quand se dessine sur l’horizon des hommes à cheval encadrant un troupeau, le tout au coucher de soleil. Lors de ce genre de déplacement, leur alimentation est simple : grillades et bières. Nous avons déjà mangé lorsqu’ils arrivent, mais nous acceptons bien volontiers une canette. C’est ainsi que, au milieu de nulle part, nous avons appris à dire santé en islandais : « skol ! ».

Comme si l’hiver avait attendu le départ des moutons pour se manifester, le lendemain il fait froid, il pleut, et il y a du brouillard. Nous suivons la piste pour rejoindre l’entrée du parc national de Jökulsárgljúfur. Sur le parking pour touristes motorisés, alors qu’il pleut à l’horizontale depuis un petit moment, il y a une roulotte de chantier posée sur une remorque. Un coup d’œil à droite, puis à gauche : il n’y a personne. Pince à la main, Rodolphe escalade la remorque et ouvre la porte du container. Je passe les sacs, escalade à mon tour, et l’affaire est bouclée en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Le lendemain, nous ferons tout le canyon d’un coup, soit une trentaine de kilomètres. Nous passons Dettifoss, les chutes les plus puissantes d’Europe. À cause des embruns, il n’est pas possible d’en voir le fond. De là, des itinéraires sont balisés jusqu’à la fin du canyon. Comme les pistes de ski, ils ont des couleurs. Afin d’avoir la paix, nous nous engageons sur le noir. C’est juste magnifique ! Chaque chute a sa propre forme, son propre bruit. Nous croisons aussi une source dont l’eau claire se mêle à celle brunâtre de la rivière. Puis il recommence à pleuvoir et à faire froid. Nous vidons un demi-pot de beurre de cacahuètes et nous repartons, trempes. Nous arrivons à Hljóðaklettar et le soleil revient. Là, la lave a brusquement rencontré la rivière et s’est solidifiée dans des formes assez hallucinantes. C’est une sorte d’entassement d’orgues basaltiques. C’est aussi pour nous le moment de partir à plat dans la lande pour avaler le dernier bout de notre trek. Après un dernier regard par-dessus l’épaule, nous quittons la rivière pour nous diriger droit sur Ásbyrgi. Il y a là une immense falaise haute de 60 mètres en forme de fer à cheval. La légende raconte que c’est le cheval du dieu Odin qui a fait cette immense trace. Nous, nous ne sommes plus en état de nous intéresser aux légendes. Mes chaussures de marche n’ont plus de semelle et le dernier bout dans la lande m’a épuisé à force de glisser. Nous sommes en haut de la falaise, il est tard, et le camping et la route sont en bas. Nous marchons le plus vite possible, cette fois c’est la fin, nous grillons tout ce qu’il nous reste d’énergie. Arrivés en bas, nous ne fonçons pas sur le camping pour prendre une douche, ni sur la route pour tenter un premier bout de stop, mais sur la station-service qui fait aussi office de fast-food. Avec une impression d’avoir rattrapé le coup sur ce deuxième trek, nous attaquons nos hamburgers bacon avec un large sourire. Demain sera une autre aventure : nous lèverons le pouce en direction de Reykjavík.

Il est vrai que nous n’avons pas atteint notre objectif de base : traverser l’Islande d’est en ouest. Mais ce voyage restera une expérience extrêmement positive pour nous. Le lecteur peut penser que nous avons galéré pendant un mois et que nous sommes dégoûtés du trek. Pas du tout ! Nous avons vécu des moments très forts, très durs, mais aussi des moments incroyables d’amitié et de délire. Nous avons compris beaucoup de choses sur nous et notre envie d’aventure. Je crois pouvoir affirmer que ce trek, plus que les précédents, a eu un impact sur ma façon de vivre. C’est toute la force de ces émotions vécues pendant ce trek qui en a rendu le récit difficile à écrire.

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