East Beach Trail

Mise en contexte: 20 février 2015, 600 jours de service militaire, je charge la voiture encore embrumé de l’apéro de la veille et avale la route musique à coin. Mon mode de vie m’a permis de mettre de côté largement de quoi vivre jusqu’en juillet, mon prochain contrat. Je me réveille le lendemain chez mes parents, à la campagne, civil, de bonne humeur et complètement relax. Le 6 mars, je suis dans l’avion pour Vancouver, avec mes télémarks, mon snowboard, mon Bora 95, ma tente, un morceau de gruyère, un autre de vacherin fribourgeois, un vacherin Mont-D’Or (si les douanes canadiennes savaient!!) et deux bouteilles de blanc. Mes parents respirent, le courant d’air (“l’hélice” dans le langage de la place) est reparti. Je campe à Whistler dans le jardin d’amis québécois, puis je leur confie mon sac à ski pour filer en stop direction le Yukon. Parmi moult détours je passe par l’archipel Haïda Gwaii. J’y marche un petit trek tout ce qui l’y a de respectable: le East Beach Trail.

Il est passé 11h. Les vagues arrivent tout en haut de la plage et parfois je dois faire un petit bond de côté pour ne pas mouiller mes chaussettes. Il fait beau et je suis en t-shirt. Ce matin j’ai quitté Carolin et Hana, avec qui je voyages depuis 3 semaines, et les 4 gars de l’Alberta rencontrés quelques jours avant. On s’était déjà dit au revoir hier, mais le voyage a ses surprises et nous nous sommes tous retrouvé hier soir pour une soirée arrosée au camping. Mais cette fois c’est parti. Je suis seul. Mon sac à dos n’a aucun sens. J’ai au moins 4 livres, un t-shirt de lutte contre le projet Embrige acheté la veille dans un café végétarien, des habits chauds pour le Yukon, un champignon chaga que je ramène à Mathieu, de quoi planter ma tente dans la neige et une trousse de toilette. Bref, un sac d’auto-stoppeur au long court plus qu’un sac de trekkeur. Devant moi il y a 100 km de plage, et un ferry dans 4 jours. Du coup c’est pas trop le temps de traîner. Je n’ai pas de carte. L’orientation est simple: tant que j’ai l’océan à gauche et la forêt à droite je vais au sud. Par contre j’ai une table des marées. Les rivières et les falaises sont des endroits plus accueillants à marée basse, et la marche est plus confortable sur le bas de la plage. C’est un concept nouveau pour moi. Du coup je suis parti à marée haute, mais à marée descendante. Dans la pratique je marche deux heures sur le hauts de la dune, dans un sable sec épuisant, avant de pouvoir redescendre sur la plage marcher sur le sable humide compact. En deçà de la dune, il y a une piste de quad utilisée par les locaux pour aller récolter les clams et entretenir la station météo de Rose Spit. Je décide de la prendre, elle est plus facile car un peu tassée, et surtout régulière. Au détour d’un virage, je fais ma première rencontre avec un ours noir. Les ours de Haida Gwaii sont plus gros que ceux du continent, et celui là est vraiment gros. Marchant en sens inverse, nous nous rentrons dedans à la sortie d’un virage. Il charge, je lui tire une fusée, il saute dans la forêt et l’affaire est réglée. Rose Spit est un banc de sable sans fin, qui s’enfonce dans l’eau en direction du continent. A gauche, Dixon Entrance, avec l’Alaska plus loin, et à droite Hecate Strait. Pas les mêmes profondeurs, pas les mêmes courants. Les vagues se rencontrent au sommet du banc de sable. Je pourrais continuer encore plus d’un kilomètre, mais l’idée de me faire piéger par la marée me retient. Je prends enfin le cap du sud pour me diriger vers Cape Fife, où une cabane m’attends. Une colonie de phoques me suit depuis l’eau. Les vagues sont moins puissantes de ce côté et je peux marcher plus bas sur la plage, ce qui est plus confortable. Avant d’arriver à Cape Fife, une surprise m’attends. Il y a un immense lagon entouré de marais. Le contourner n’est pas envisageable, il faudra traverser. Les rondins emportés par l’océan sont tous accumulés au même endroit. Je cherche donc mon chemin, sur des troncs flottés instables. Plusieurs fois je dois retourner en arrière, mais finalement j’y arrive. C’est une sorte de jeux, comme les labyrinthes qu’il y a avait sur les boites de cornflakes. Cape Fife est un très bel abri. Construit sur le modèle des maisons longues amérindiennes, équipé d’un fourneau puissant, d’une table et de quatre couchettes sommaires, il n’a rien à envier à ses confrères du Risoud. Par contre moi je ne suis pas beau à voir. Le vent et l’air salé m’ont déshydraté, et je n’ai pas fait de pause de la journée. Je m’efforce de m’hydrater à coup de soupe et de tisane puis me couche, épuisé.

Le deuxième jour commence avec un magnifique soleil rasant sur la dune. La marée a commencé à monter tôt ce matin. J’arrive à aligner 3 heures de marches avant d’être stoppé par cette dernière. Je m’installe alors en hauteur, me fabrique un abri sommaire avec ma couverture de survie, filtre de l’eau de ruisseau et sort Becoming Wild, de Nikki  Van Schyndel. Le paysage est incroyable, la sensation de solitude aussi. Les vagues font musique de fond, toujours sur le même rythme, et je goûte pleinement à ces sensations. Le plus effrayant est l’absence de traces. A chaque marée haute, les traces des randonneurs sont effacées. Il n’y a ainsi pas de sentier et le sentiment d’ouvrir la voie est fort. Je médite tout ça, lis et observe mes environs en attendant que la marée descende. Puis je repars. Mon moment de vérité est devant moi. Il s’appelle Oceanda River. D’après les locaux, il a trop plu et la traversée ne sera pas possible. D’après moi, il faut aller sur place et tenter le coup pour être sûr. Je me munis d’un solide bâton pour m’appuyer et rentre dans l’eau froide. Le courant est beaucoup trop fort. Je lutte pour garder l’équilibre, mais la rivière me pousse en direction de l’océan. Les deux premiers bras sont traversés, non sans mal, et je n’ai aucune envie de revenir en arrière. Le dernier bras et le principal, plus profond, et plus puissant. J’ai de l’eau jusqu’à mi-cuisse et je n’arrive plus à enfoncer mon bâton jusqu’au fond. Je me contente de l’appuyer sur la surface. A chaque pas je dérive vers l’océan, si bien que j’ai tout d’un coup de l’eau jusqu’à la taille. Mes bottes se remplissent d’eau froide du pacifique, je suis trempe, de plus en plus instable et loin encore de la rive. Un rapide coup d’œil autour de moi me permet de constater que je suis maintenant dans l’océan et plus dans la rivière. Il faut agir, et vite. Je suis gelé. Je vise un banc de sable pas loin. Je reprends pieds, mais manque de chance, il s’agit de sable mouvant. Je suis à nouveau piégé avec de l’eau au-dessus de la taille. L’heure n’est plus à considérer si je peux garder mon matériel sec ou pas. L’heure est à se sortir de là par n’importe quel moyen. Je m’en tire à la nage. Je suis trempe, gelé et limite choqué, mais de l’autre côté. Et comme ce n’était pas suffisant pour aujourd’hui, une vache sauvage décide que je ne suis pas la bienvenue sur son territoire. Je ne suis pas d’humeur à négocier, et après de longues minutes planqué derrière un arbre ma patience est épuisée. Un pétard la fera fuir. Il me sera confirmer par un chasseur local que les vaches sauvages peuvent être plus dangereuses que les ours à cette période de l’année. Je plante ma tente sur le haut de la dune, à la limite de la forêt. Avant de m’endormir, une sensation étrange s’empare de moi. J’ai l’impression qu’on me prend par les pieds et que l’on me fait tourner toujours plus vite. Impossible de m’arrêter. Je pousse un cri énorme et tout s’arrête. Je pers mes repères au point de ne pas réussir tout de suite à sortir de ma tente. Il n’y a aucune trace, aucun doute: ceci était uniquement dans ma tête. Esprit Haida? eau de cèdre? déshydratation?

Mer d’huile, soleil voilé par des nuages d’altitudes, et déjeuner sur la plage avec vue sur l’Alaska. C’est ainsi que commence ma troisième journée de marche. J’attaque l’étape des White Cliff. Ces falaises sont issues de l’érosion par la mer d’une couche de sédiments formée lors de la dernière glaciation. Une vraie encyclopédie naturelle pour qui sait la lire. C’est aussi plusieurs kilomètres où la marée haute ne laisse aucune place pour le trekkeur en retard. En partant du sud, le sens standard, on passe les falaises au début de l’étape. Moi je viens du nord et doit être très attentif à l’horaire. Les falaises sont à la fin de mon étape, et comme je me refuse toujours à mettre un réveil je ne suis pas parti au milieu de la nuit comme il aurait fallu le faire. Je pars à marée montante. Avant d’arriver aux White Cliffs, il y a d’autres falaises, brunes et moins belles, mais tout aussi dangereuses. Mon pari consiste donc à marcher le plus loin possible avant de me trouver un refuge pour la marée haute. Chaque passage de cap est un coup de poker. Je m’arrête et scrute le paysage à la recherche d’un possible refuge, et estime le temps pour y arriver. Finalement je grimpe dans une ravine instable creusée par un petit ruisseau. Je suis perché sur un arbre mort un mètre au-dessus de l’eau. Le soleil et le vent me permette de faire sécher mon matériel. Depuis mon perchoir, j’observe des baleines sauter en-dehors de l’eau. C’est un spectacle absolument magnifique. J’ai mis des repères sur la plage. Et lorsque je constate que l’eau commence à reculer, je me remets en route. Il me reste encore Cape Ball river à traverser en fin de journée. A bien des endroits, je suis trop tôt. Il y a des tas d’arbres flottés qui me barrent le chemin. Je joue à l’équilibriste au-dessus de l’eau. Ce n’est certes pas très prudent, mais c’est très amusant. Je saute de tronc en tronc, escalade les racines, et finit par me retrouver plusieurs mètres au-dessus de l’océan, en équilibre sur des arbres en porte-à-faux glissant. Ces arbres, tellement immense et vieux, certains faisaient plus de 70 mètres de haut avant de tomber, emportés par l’océan et jetés là en tas me fascinent. J’essaie d’imaginer la violence des vagues qui les ont projetés et empilés. Je serai plutôt déçu par la suite d’apprendre que la majorité sont issus de barge de transport de bois qui chavirent. On est loin du cycle naturel que je prétendais admirer. Je me console avec les géants ayant encore des racines. Ceux-là sont arrivés naturellement.

Les White Cliffs sont incroyables. Comme promis dans mon livre sur Haïda Gwaii, on peut admirer des arbres fossilisés, coincés entre des couches de sédiments, et mis au jour par l’érosion. Il y a aussi des arbres suspendus. Ceux-ce sont tombés récemment, et l’érosion à fait disparaître le sol sous eux. Ils sont donc tout en haut des falaises, plusieurs dizaines de mètres au-dessus de ma tête et tiennent en équilibre. Je me sens tout petit. Je force néanmoins le pas car je tiens à passer Cape Ball river à marée descendante. Marée descendante ou pas, la rivière est grosse. De toute façon il n’y a pas d’alternative, je rentre dans l’eau en ayant pleinement conscience qu’il va falloir se battre. Et en effet, ça ne manque pas, je me retrouve à nouveau dans l’eau glacée du pacifique, enfoncé jusqu’à la taille à chercher la rive la plus proche. Cette fois je ne perds pas pied et ne dois pas nager. A la recherche de l’abri officiel, je tombe sur une cabane privée. La porte est ouverte et un mot explique que je peux rester seulement en cas d’urgence. Je fixe ma priorité: si j’ai la possibilité de faire sécher mes chaussettes à l’abri officiel, j’y reste. Ce dernier est en ruine, je retourne donc en arrière et m’installe. C’est une jolie cabane au bord d’une petite rivière toute calme, avec vue sur la dune. J’y fais un petit feu et me cuit à manger. A courir devant la marée, je n’ai pas assez bu et surtout rien manger. Mon estomac refuse en bloc le souper, et je me couche avec juste une soupe dans le ventre. Je suis malade toute la nuit, et je me lève avant l’aube, tout faible mais déterminé à finir le trek aujourd’hui. La pluie tape sur les vitres et le vent souffle. Dehors c’est la tempête. J’ai la boule au ventre. Aujourd’hui je dois traverser Mayer river. Mes deux dernières traversées de rivières se sont mal passées. Les rivières sont trop grosses, il a trop plu. Le vent et la pluie dans la face, bonnet enfoncé sur la tête et mains dans les poches, je marche dans les premières lueurs du jour. L’étape d’aujourd’hui ne fait qu’une quinzaine de kilomètres. Mais je veux passer cette dernière rivière sans encombre. Mayer river est aussi grosse que ses deux consœurs, mais la disposition du terrain la fait plus s’étaler sur la plage. Je passe donc sans encombre, concentré jusqu’au bout. De l’autre côté, je pousse une sorte de hurlement de joie. Je me sens vraiment léger d’avoir traversé ma dernière rivière. J’arrive tranquillement à l’épave du Pesuta et apprécie les derniers 10 kilomètres jusqu’au camping de BC Park. Mes bottes et mes chaussettes n’avaient pas vraiment séchés et je me découvre une cloque infectée au gros orteil. Pas de problème, j’adore ça, je découpe le tout au couteau devant mon feu. Je passe le reste de la journée à écrire, sécher et manger.

Ce trek était court, mais c’est de loin l’expérience la plus sauvage que je n’ai jamais vécue. Il peut paraître vraiment violent pour qui me lit. En fait, j’ai tout mis du mauvais côté: du fait de la conception de mon voyage, mon sac était trop lourd, j’étais limité dans le temps à cause du ferry, j’étais dans le mauvais sens, à la mauvaise saison et pas vraiment préparé. Donc dans de meilleures conditions je le recommande vivement.

Deux livres à recommander:
John Vaillant. The Golden Spruce. 2005
Dennis Horwood. Haida Gwaii: Islands of the People. 2014

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