Le loup et l’avion écrasé

La sensation de froid commence environ quinze centimètres au-dessus de la cheville. Le froid se glisse lentement à travers la chaussette. Je sens finalement l’eau froide couler entre mes orteils. Mes deux bottes sont remplies d’eau. J’ai de la boue jusqu’à mi-cuisse. Le seul moyen de se sortir de là est de plonger à plat ventre et de ramper. J’atteins ainsi un arbre couché, couvert de boue vite rincée par l’extraordinaire heavy rain de la côte ouest canadienne. Il n’y a plus rien en moi de sec. Je suis partie intégrante de cette forêt humide tempérée. Je note plus tard dans mon carnet: “si le type qui a nommé cette forêt y avait fait du camping au mois de mars, il aurait choisi le nom de forêt humide froide”. Il n’y a pas de véritable limite entre le sol, l’eau ruisselante à sa surface et l’atmosphère. Le volume d’eau est impressionnant. Tout est détrempé, le sol de la forêt n’est plus qu’un immense lac de boue, de véritables torrents coulent sur le tronc des arbres, et je ne sais plus si je marche, rampe ou nage.

Il est des situations dans la vie où il est fort peu indiqué de se demander comment on est arrivé là. Pourtant, c’est toujours dans ces situations que cette question survient. Et la réponse est souvent singulière.

“Tu trouves le poteau téléphonique avec un dessin d’avion dessus, tu suis les petites ficelles accrochées dans les arbres, et après quelques kilomètres d’un sentier très boueux tu trouveras la carcasse d’un bombardier de la seconde guerre mondiale.” On est en mars, la saisons avec le plus de précipitations, ce secteur de la forêt est interdit, et c’est en ces mots que je me fait décrire ce qui me semble immédiatement un but d’excursion excitant.

Je suis toujours en équilibre sur mon tronc, il y a de la boue dans toutes les directions. Je vois toujours ces petites ficelles colorées sensées me garantir de ne pas me perdre. La visibilité est réduite à quelques mètres à cause de la pluie, et sortir de là à la boussole ne me tente pas. Je descends du tronc, et m’enfonce à nouveau jusqu’à mi-cuisse dans la boue froide. Je rampe, m’agrippe aux arbres et aux racines jusqu’au prochain arbre couché. Je m’amuse de l’ironie de ma situation: je suis dans une des plus belles forêts d’Amérique du nord, la nature ici est incroyable, et moi je cherche un avion écrasé. A chaque fois que je crois mettre le pied sur quelque chose de solide je m’enfonce dans la boue. Les seules fois où je gagne mon pari sont quand je prévois de m’enfoncer dans la boue. J’en viens à apprécier cette pluie, qui me rince de cette lourde boue. Et ces étangs d’eau clair, car je peux voir où je mets les pieds.

L’avion est un Canso (Consolidated PBY Catalina), qui transportait 12 hommes d’équipages, 3’400 litres de carburant et 4 charges de 100kg destinées aux sous-marins japonais. L’avion est dans une condition reconnaissable. C’est pour moi surréaliste. Cette forêt gorgée d’eau, cette végétation ultra dense, et cette carcasse d’avion à mi-hauteur, accrochée dans les arbres, rendent une ambiance très particulière. Il y a quelque chose d’apocalyptique dans ce tableau. L’eau froide qui coule le long de mon dos me ramène à la réalité et je prend le chemin du retour.

A quelques dizaines de mètres de la route, le sentier est une piste étroite en dure. Une fois cette portion de terrain atteinte je me sens mieux. Je ne m’enfonce plus, je ne me suis pas perdu, et je suis presque sortis de ce labyrinthe. La piste est en effet confortable à marcher, et c’est probablement ce qu’a aussi dû penser ce loup qui s’en vient en sens inverse.

J’ai rencontré des loups pour la première fois quand j’étais au Québec. Nous avions organisé une course d’orientation géante sur deux jours pour le club de plein air de l’université. Au matin du deuxième jour, je devais aller poser la suite des balises. Mon ami Hans m’a déposé en quad aussi loin que possible, et j’ai chaussé mes raquettes pour continuer. Tout seul dans les derniers souffles du vent froid de la fin de l’hiver québecois, j’appréciais le calme en marchant sur le lac gelé. Le lac qui se met à faire des bruits menaçant alors que le vent tourne et se réchauffe. Et la peur qui me prend au ventre. Je fonce donc en ligne droite sur la berge la plus proche. J’y vois quatre loups, qui me regardent. Ils font des aller-retours sur la berge en me regardant approcher. Je m’arrête. Le lac craque à nouveau. Je décide de m’enfoncer dans la forêt, me répétant que les loups ne chassent pas l’homme. La berge est pleine de traces. Je ne les vois plus mais je me sens observé, de très près. Appliquant la technique des cercles, je me retrouve derrière deux des loups reniflant mes traces. Où sont les autres?

Le loup s’arrête, et je fais de même. Il semble me juger, se demander ce que je fais là, sur cette piste abandonnée, dans cette forêt pleine d’eau et froide. J’évalue mes alternatives. J’hésite à faire demi tour pour lui laisser plus de place et qu’il ne se sente ainsi pas menacé. Je pense aussi à lui laisser la piste et à partir dans la forêt, puisque que je suis si proche de la route. Aucune de ces options ne me plaisent. Il se remet en route. Il ne semble pas avoir peur, et n’est pas agressif. Il veut juste emprunter cette piste, tout comme moi. C’est donc sur une sorte de commun accord que nous avançons prudemment l’un vers l’autre. Chacun sur son côté de piste, ne nous quittant pas des yeux, nous nous croisons à moins d’un mètre.

Ce jour là, j’ai nagé dans la boue dans une espèce de jungle froide à la recherche d’un avion écrasé, et j’ai frôlé un loup.

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