Déjà deux semaines à Disko

Après plus de deux semaines de travail intensif, voici mon premier jour de congé ! Une belle occasion de donner quelques nouvelles.

Le voyage

Arrivé à l’aéroport de Copenhague avec une gueule de bois de rigueur, je suis fin prêt pour 4 heures de sieste à bord de l’avion pour Kangerlussuaq. Je me réveille juste à temps pour voir la calotte glaciaire avant de tourner au-dessus du fjord et d’atterrir. Nous passons plusieurs heures dans l’aéroport (et il n’est pas grand) à espérer que notre vol pour Aasiaat ne sera pas trop retardé, ce qui nous ferait manquer la correspondance pour le bateau. Nous montons finalement à bord d’une sorte de car postal à hélices, dont l’hôtesse s’emploie à chasser les moustiques avant de pouvoir fermer la porte. Et au lieu de louper notre bateau, nous arrivons à l’heure à Aasiaat et attendons plusieurs heures au port.

Il y avait bien quelques glaçons dans le port, et je me doutais bien qu’on allait pas sous les tropiques. Mais des icebergs aussi énormes, ça m’a quelque peu surpris ! Le bateau, une sorte de shaker à cocktail qu’on aurait utilisé pour faire des ricochets sur les vagues (il est d’ailleurs interdit de se lever de son siège) slalom entre ces gigantesques masses de glace. C’est très beau et très impressionnant. J’essaie de faire des photos, ce qui s’avère être un exercice de stabilisation difficile. Après environ deux heures de traversée et un petit kilomètre de marche, nous voilà à Arktis Station !

La station

Le bâtiment principal peut accommoder quelques 25 personnes, en dortoir plus quelques chambres plus confortables. C’est assez standard : cuisine, réfectoire, salons (un pour les étudiants où les jeux de sociétés tiennent compagnie au frigo à bières, et un pour les invités et les professeurs, avec animaux empaillés et photos historiques) et une salle de cours. Dans le hall d’entrée un écran affiche en temps réel les données de la station météo, très pratique pour décider entre bonnet et chapeau avant de sortir. Plus loin il y a une annexe avec laboratoire et bibliothèque. Nous avons encore à disposition un entrepôt pour notre matériel.

Du fait du sujet de mon expérience je me retrouve affilié aux biologistes, ce qui s’avèrent pratique pour la nourriture puisque nous sommes les seuls végétariens à bord. Le super marché de Qeqertarsuaq est ravitaillé par bateau environ toutes les deux semaines, ce qui me force à m’habituer aux boîtes de conserve et aux légumes congelés. Les produits frais ne l’étant pas toujours et l’achalandage étant du domaine de l’aléatoire, la liste de course est ici un concept très optimiste. Je bloque aussi sur le fromage insipide et l’horrible pain noir dont les danois raffolent. Quand j’ai le temps je fais mon pain moi-même. J’ai dernièrement mis la main sur un fromage au fumet très délicat, qui a pour effet secondaire de générer une évacuation totale de la cuisine quand je le sort de sa boîte.

Pendant le trajet, entre deux siestes, j’ai fait la connaissance de ma collègue Emily. Canadienne et Danoise, elle a étudié à Montréal et vit maintenant tout au nord de la Suède. Je constaterai plus tard qu’elle a une bien meilleure résistance aux moustiques que moi, malgré mon stage « moustiques intensif » l’été passé dans l’Oural. La station est aussi peuplée de sympathique géographes et géologues, des biologistes marins qui ont crû bon de disséquer un œil de requin à côté de moi (je n’ai pas le souvenirs d’avoir été autant concentré sur un triage de racines que cette fois là) et même, pour un court séjour, une équipe tournant un film documentaire.

Le travail

Afin d’éviter d’en faire une mauvaise traduction, je copie ici directement l’abstract de la partie de l’expérience dont j’ai la responsabilité :

The arctic is one of the regions of the world that is most impacted by climate change. One of the expected effects is a shift in the precipitation regime, which might affect the carbon cycle. If the summer precipitation increases, the tundra could emit more methane (CH4) and carbon dioxide (CO2), and therefore lead to a positive climate feedback. In the same way, higher temperatures could increase the availability of phosphorus (P) in the soil (arctic ecosystems are generally P limited), possibly enhancing plant growth or changing plant species composition.

The aim of this study was to find out how the carbon cycle in the arctic tundra is affected by a higher precipitation regime and increased phosphorus availability. A set of 24 homogeneous plots were selected in the tundra near the Arctic Station, Disko Island (Greenland). The experiment was designed with 6 blocks of 4 plots each. Treatments included P addition (2.5g/sqm, 4 times), water addition (equivalent of 8mm of rain per week), the combination of P and water addition, and control in a full factorial design. Carbon fluxes (CO2 and CH4) were measured weekly using a closed loop chamber system with a Picarro-62201-i Analyser. Net ecosystem exchange was measured using a transparent chamber and ecosystem respiration was measured by covering the chamber with a black cloth. Measurements were conducted during the whole growing season (from end of June till beginning of September). These data allow for the comparison of carbon fluxes between the treatments in order to see if and how the carbon cycle in the arctic tundra is affected by climate change.

Sur l’autre moitié du site, nous appliquons les même traitements. La différence est qu’au début de la saison nous avons injecté un double label isotopique (¹⁵N¹³C) pour pouvoir mesurer la vitesse d’absorption des nutriments par les plantes. Les mesures sont prises avec le Picarro (une boîte de 45 kg avec du matériel très cher et très fragile qu’il nous faut amener chaque matin sur le site), et par échantillonnage de plantes et de sol. Tout ceci, appliqué à 24 parcelles, représente des journées de 10à 12h de terrain suivie de 4 à 5 h au laboratoire (à cause de la signature isotopique, les échantillons ne peuvent pas être congelés pour être traités plus tard). Ma consommation de chocolat et de biscuit a atteint des pics complètement déraisonnables ces deux dernières semaines.

A côté de ce rythme de travail soutenu, je passe quand même des bons moments avec le reste de l’équipe. Nous avons passé une nuit dans une remote facility de la station, une cabane aux allures spatiales plus hauts dans la montagne. J’explore aussi la fonction timelapse de mon appareil photo, et j’en profite pour contempler les icebergs. Parfois ils se cassent, et basculent si le centre de gravité change, dans un bruit énorme. La météo est pour le moins lunatique, des fois il fait 2°C, des fois 8°C, parfois du vent, parfois de la neige, ou bien tout dans la même journée. Le bulletin météorologique pourrait être confié à un générateur automatique de texte qu’il ne serait pas plus faux que d’habitude.

Certes il y a les moustiques, ou le froid humide pénétrant, les heures de labo à trier des racines, les heures de sommeil manquantes qui s’accumulent, la nourriture qui devient monotone et le jour continu auquel je peine à m’adapter. Mais quand je regarde un iceberg s’effondrer juste devant moi dans la baie et que j’admire ce silence et cette immensité, je prends conscience que je suis là où je voulais être. L’arctique me fascine depuis plusieurs années, et là j’y suis : pour la première fois je m’apprête à y passer l’été au complet. Ici sur cette île qui paraît être le bout de monde pour beaucoup, on est une poignée à se dire qu’on pourrait pas être mieux ailleurs.

2 comments

  1. Commodore

    Cher Joseph,

    Je te remercie pour l’envoi du lien qui m’a amené sur ton site… et encore plus pour ton carnet de route et le partage de ton “expérience de l’expérience” tout là-haut (j’évoque évidemment la latitude), qui plus est avec ton style rédactionnel bien à toi, à la fois drôle et pertinent !

    Et je m’abstiens (pour l’instant) de tout jeux de mot avec “Disko”, car je présume qu’on te les déjà presque toutes faites avant ton départ ?

    Y a-t-il un acheminent postal ou similaire, et si oui, quelle serait l’adresse ? Il me semble que des mesures palliatives pour maintenir tes papilles gustatives en vie pourraient s’imposer dans pas longtemps !

    C’est aussi avec plaisir que j’ai lu que tu es là où tu dois être, et te souhaite donc une bonne continuation en me réjouissant déjà de te lire à nouveau prochainement…

    Amicales salutations

    Le Commodore

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  2. Cher Commodore,

    Merci pour ton commentaire! J’apprécie énormément ton feed-back.

    Mes papilles gustatives sont en effet proche de l’hibernation. Je te donnes plus de détails par voie privée.

    Et non, j’ai pas eu droit à beaucoup de blagues sur le nom de l’île, donc tu peux laisser libre cours à ton sens de l’humour.

    Merci, et je me réjouis de voir si, quand et à quoi je vais avoir droit comme paquet de survie!

    A la prochaine

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